En 1799, des chasseurs surprirent dans les bois du sud de la France un garçon d'environ onze ou douze ans, nu, couvert de cicatrices et parfaitement silencieux. Il avait apparemment vécu seul dans la forêt pendant des années. Lorsqu'un jeune médecin nommé Jean Itard le prit en charge et le baptisa Victor, il découvrit un enfant qui ne savait pas parler, ne répondait pas à son propre nom, ne montrait aucun intérêt pour les autres et réagissait au monde humain qui l'entourait à peu près comme le ferait un animal sauvage. Itard passa cinq ans à tenter d'apprendre à Victor à parler et échoua en grande partie. Le garçon apprit quelques mots et une poignée d'habitudes sociales, mais la maîtrise profonde que le reste d'entre nous absorbe sans même s'en apercevoir, la langue, les manières et le sens de ce que c'est qu'être une personne parmi d'autres, lui avait échappé pendant les années qu'il avait passées hors de la compagnie des humains.
L'histoire de Victor est troublante parce qu'elle révèle quelque chose que nous tenons normalement pour acquis. Aucun de nous n'est né en sachant saluer un inconnu, attendre son tour, ressentir de la gêne ou prononcer une phrase grammaticalement correcte. Nous avons tout appris, si tôt et si complètement que cela nous semble désormais être tout simplement ce que nous sommes. Cet article explique comment cet apprentissage se produit, comment il s'appelle, et pourquoi les sociologues le considèrent comme l'un des processus les plus importants de la vie humaine.
Le travail de toute une vie pour devenir un membre de la société
Le nom sociologique de ce processus est la socialisation, ce processus qui dure toute une vie par lequel une personne intériorise la culture de la société dans laquelle elle vit et développe la capacité d'y participer de façon compétente. Cette définition mérite d'être lue lentement, car chaque mot a son importance. Elle dure toute la vie, et ne se limite pas à l'enfance. Elle implique l'intériorisation de la culture, c'est-à-dire le fait de prendre les normes et les valeurs du monde extérieur et de les faire siennes, au point de les suivre même lorsque personne ne regarde. Et son objectif est la compétence, la capacité pratique d'agir en société sans trébucher sur des règles que l'on ignore.
La sociologie aborde ce processus sous deux angles à la fois. D'un côté, c'est un processus développemental, quelque chose qui se déroule à l'intérieur d'un individu à mesure qu'il grandit et change. De l'autre, c'est un processus structurel, quelque chose que la société fait subir à ses membres, en les orientant vers la langue, les croyances et les habitudes que la culture environnante contient déjà. Les deux descriptions sont vraies en même temps, et le fait de les tenir ensemble fait partie de ce qui rend ce concept puissant plutôt qu'évident.
S'il importe à ce point, c'est que la culture ne se transmet pas par la biologie. Un nourrisson humain naît capable d'acquérir n'importe laquelle des milliers de langues parlées sur terre, mais aucune d'entre elles n'est préinstallée. Il en va de même pour les valeurs, l'étiquette, la croyance religieuse et presque tout le reste de ce qui fait de quelqu'un un type particulier de personne, et tout cela doit se transmettre d'une génération à l'autre par le contact humain ordinaire.
De la famille au monde plus vaste
Les sociologues divisent ce processus en deux grandes phases. La socialisation primaire est la phase fondatrice de la petite enfance, durant laquelle la langue, les normes de base et les valeurs essentielles sont intériorisées, et elle se déroule presque entièrement au sein de la famille. C'est la période où l'enfant apprend à parler, apprend la différence entre le bien et le mal telle que son foyer la conçoit, apprend à qui faire confiance et comment exprimer l'affection, et absorbe les présupposés profonds sur le monde qui seront les plus difficiles à réviser plus tard dans la vie. C'est l'étape la plus déterminante parce qu'elle vient en premier et pose les bases de tout le reste, et le cas de Victor montre à quel point tout dépend de sa survenue même.
La socialisation secondaire se poursuit tout au long de la vie, à mesure qu'une personne acquiert les connaissances culturelles plus spécialisées qui correspondent à ses rôles changeants et aux étapes de son existence. Un enfant qui entre à l'école apprend à être un élève, un adolescent qui rejoint une équipe sportive apprend à être un coéquipier, et un diplômé qui débute son premier emploi apprend à être un salarié, puis peut-être un manager. Là où la socialisation primaire vous donne le large fondement de l'appartenance à votre société, la socialisation secondaire vous donne la boîte à outils des positions précises que vous en venez à occuper en son sein.
La ligne de partage entre les deux n'est pas un mur tranché mais un déplacement d'accent. Toutes deux impliquent l'intériorisation de la culture ; la différence tient à ce que la première est générale et fondatrice tandis que la seconde est spécialisée et ne s'arrête jamais vraiment tant qu'une personne continue d'assumer de nouveaux rôles.
Les six institutions qui nous façonnent
La socialisation ne se produit pas dans l'abstrait. Elle se produit à travers des institutions et des groupes précis que les sociologues appellent les agents de socialisation, et six d'entre eux dominent la vie des individus dans les sociétés contemporaines : la famille, l'école, les pairs, les médias, le travail et la religion. Chacun prend en charge une part différente de l'héritage culturel par son propre mécanisme caractéristique.
La famille accomplit le travail le plus précoce et le plus profond, en transmettant la langue et les valeurs essentielles durant les années où une personne est la plus malléable. L'école ajoute des savoirs formels et, comme nous le verrons, bien davantage. Les groupes de pairs offrent un cadre où le statut se négocie entre égaux plutôt qu'il ne se transmet d'en haut par l'autorité, ce qui explique en partie pourquoi leur influence croît si brutalement à l'adolescence. Les médias fournissent un flux d'images, de récits et de modèles de vie, à l'ère numérique par des mécanismes auxquels les générations antérieures n'avaient jamais été confrontées. Le travail socialise les adultes aux normes d'une profession et d'une organisation, en enseignant non seulement des tâches mais aussi les règles non écrites de la façon dont les choses se font, et la religion, là où elle est présente, transmet un cadre moral qui façonne souvent les autres agents eux aussi. Aucun agent à lui seul n'accomplit la tâche tout entière, et ils ne s'accordent pas toujours, ce qui est l'une des raisons pour lesquelles la socialisation est plus désordonnée qu'un simple transfert de règles.
Ce que l'école enseigne en plus du programme
L'école mérite qu'on s'y attarde, parce qu'elle accomplit deux tâches faciles à confondre. La plus évidente est le curriculum explicite : la lecture et l'écriture, l'histoire, l'instruction civique, les mathématiques, le contenu imprimé dans les manuels et évalué aux examens. Mais les sociologues ont depuis longtemps remarqué une seconde forme d'enseignement, plus discrète, qui se déroule en parallèle de l'officielle et qui est souvent plus durable, le curriculum caché.
Le curriculum caché, c'est tout ce qu'une école enseigne sans l'inscrire au programme. Il enseigne la ponctualité, parce que la journée est découpée en plages marquées par des sonneries et que le retard est puni. Il enseigne la déférence envers l'autorité, parce que les élèves apprennent à lever la main, à demander la permission et à accepter le jugement de l'enseignant. Il enseigne que les individus peuvent être classés selon leurs performances, parce que les notes répartissent les élèves dans une hiérarchie visible. Il enseigne la compétition individuelle dans un cadre collectif, parce que les enfants travaillent côte à côte tout en étant évalués un par un. Un enfant qui apprend ces leçons est préparé, que quiconque le veuille ou non, au monde des lieux de travail réglementés et des bureaucraties qui l'attend. Le curriculum caché montre pourquoi la socialisation est structurelle et pas seulement personnelle, car ce qui se transmet, c'est la forme même de la société.
Comment un soi se construit, étape par étape
Si les agents décrivent où la socialisation se produit, reste la question de ce qui se passe à l'intérieur de la personne en développement pendant qu'elle a lieu. Le sociologue George Herbert Mead a proposé une réponse influente sous la forme d'une séquence développementale de quatre stades par lesquels un enfant acquiert la capacité de se voir comme les autres le voient, ce que Mead considérait comme le fondement même du fait d'avoir un soi.
La séquence commence par l'imitation, où un nourrisson copie les gestes et les sons des personnes qui l'entourent sans encore en comprendre le sens. Elle passe au jeu, où un jeune enfant endosse un seul rôle à la fois, faisant semblant d'être un parent ou un pompier, et s'exerce ainsi à se mettre à la place d'autrui. Elle progresse vers le stade du jeu organisé, où un enfant tient simultanément à l'esprit plusieurs rôles coordonnés, à la manière d'un joueur dans un sport d'équipe qui suit non seulement sa propre position mais celle de tous les autres. Et elle culmine dans ce que Mead a appelé l'autrui généralisé, la capacité d'adopter l'attitude abstraite de la communauté plus large, d'imaginer comment les gens en général, et non une seule personne précise, jugeraient sa conduite. Lorsqu'une personne en est capable, elle a intériorisé la perspective de la société et peut régler son propre comportement sur elle. Les stades de Mead décrivent la mécanique intérieure qui rend un enfant capable d'être socialisé tout court.
Quand les amis, les écrans et les nouvelles vies prennent le relais
Deux agents deviennent particulièrement puissants à l'adolescence. Les groupes de pairs, sur bien des plans, en viennent à l'emporter sur la famille, à mesure que les adolescents puisent de plus en plus leurs repères en matière d'identité, de goûts et de comportements les uns chez les autres plutôt que chez leurs parents. À cela se superposent les médias numériques contemporains, qui fonctionnent selon des dynamiques algorithmiques ayant changé la façon dont se forme la culture des pairs. Là où le groupe de pairs d'une génération précédente était borné par le quartier et l'école, celui d'aujourd'hui est façonné par des plateformes qui sélectionnent et amplifient les contenus en fonction de ce qui retient l'attention. Tous deux sont désormais au cœur de la socialisation adolescente dans les sociétés industrielles.
La socialisation peut aussi redémarrer à l'âge adulte. Lorsqu'une personne entre dans un nouveau rôle qui exige une réorientation culturelle substantielle, le processus s'appelle la resocialisation : l'instruction militaire de base, la conversion religieuse, l'incarcération, ou même la retraite, chacune demandant à une personne de désapprendre de vieilles habitudes et d'acquérir un mode de vie nettement différent. Le sociologue Erving Goffman, dans son livre de 1961 Asiles, a développé un concept pour les cadres les plus extrêmes, l'institution totale, un lieu où chaque aspect de la vie (dormir, manger, travailler, se distraire) se déroule à l'intérieur d'une seule structure sous une autorité unique, le monde extérieur étant tenu à distance. Les prisons, les monastères, les internats et les camps militaires en sont des exemples classiques, et leur pouvoir de remodeler les individus tient à leur caractère total.
Une parente plus douce de la resocialisation est la socialisation anticipatrice, la préparation à un rôle futur que l'on n'occupe pas encore. Les étudiants en médecine absorbent les normes de la profession avant même de soigner un patient, un couple fiancé intériorise les conventions de la vie conjugale avant le mariage, et les immigrants étudient les coutumes d'une société d'accueil avant d'y arriver. Dans chaque cas, une personne commence à devenir qui elle sera avant de le devenir formellement.
Ce que le cadre permet de voir
Il serait facile de lire la socialisation comme une voie à sens unique où la société imprime sa culture sur des individus passifs, mais la réalité est plus interactive. Les individus sont socialisés dans la culture, c'est le versant structurel, et pourtant ils remodèlent aussi cette culture par la façon dont ils mettent en œuvre, réinterprètent et contestent ce qu'on leur a enseigné, c'est le versant de l'agentivité. Les normes dont vous héritez ne sont pas simplement téléchargées et obéies ; elles sont jouées, infléchies et parfois résistées, et la somme de toutes ces mises en œuvre est ce par quoi la culture change lentement avec le temps. C'est la tension de longue date entre structure et agentivité qui traverse la discipline tout entière.
La véritable récompense de l'apprentissage de ce cadre est analytique. Une fois que l'on peut voir la socialisation comme un processus structurel opérant à travers des agents précis tout au long d'une vie, des phénomènes contemporains qui pourraient autrement ressembler à de vagues plaintes culturelles deviennent maniables. La façon dont les plateformes numériques façonnent l'identité adolescente devient une question sur les médias et les pairs en tant qu'agents concurrents dans de nouvelles conditions algorithmiques, et la façon dont la culture d'entreprise modèle les jeunes professionnels devient une question de socialisation secondaire au travail. Le cadre transforme un brouillard d'opinions en quelque chose que l'on peut examiner.
Points clés à retenir
La socialisation est le processus qui dure toute une vie par lequel une personne intériorise la culture de sa société et acquiert la compétence d'y participer, fonctionnant à la fois comme un processus développemental à l'intérieur de l'individu et comme un processus structurel imposé par la société. Elle se déploie en une phase primaire, centrée sur la famille pendant la petite enfance, où la langue et les valeurs essentielles sont posées, et en une phase secondaire qui dure toute la vie, où s'acquiert le savoir spécialisé des nouveaux rôles ; elle passe par six grands agents (la famille, l'école, les pairs, les médias, le travail et la religion), y compris le curriculum caché de l'école fait de ponctualité, de déférence et de compétition sous les leçons officielles. George Herbert Mead a cartographié son fondement psychologique à travers les stades de l'imitation, du jeu, du jeu organisé et de l'autrui généralisé, le point où une personne se voit à travers les yeux de la communauté. Le processus peut redémarrer à l'âge adulte sous la forme de la resocialisation, intensifiée au sein des institutions totales de Goffman, ou être répété à l'avance sous la forme de la socialisation anticipatrice, et tout au long, la tension entre structure et agentivité signifie que les individus ne sont pas simplement façonnés par la culture mais qu'ils la refont activement, ce qui est précisément pourquoi ce cadre est un prisme si utile pour analyser le monde social dans lequel nous vivons aujourd'hui.
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