Par une chaude matinée de juillet 1789, une foule déferla dans les rues de l'est de Paris en direction d'une forteresse médiévale aux huit tours de pierre. La Bastille dominait la ville depuis des siècles, prison royale devenue le symbole du pouvoir arbitraire des rois. À l'intérieur, ce jour-là, ne se trouvaient que sept prisonniers. Ce n'est pas pour eux que la foule était venue. Elle venait chercher la poudre à canon entreposée dans ses caves, et saisir l'occasion de frapper un système qui l'avait écrasée pendant des générations.
À la tombée de la nuit, la forteresse était tombée, son gouverneur était mort, et la nouvelle se répandait à travers la France que des gens ordinaires avaient vaincu la place forte du roi. En quelques années, la monarchie qui régnait sur la France depuis mille ans aurait disparu, son roi exécuté, et l'Europe plongée dans des décennies de guerre. L'histoire de la manière dont cela s'est produit est l'une des plus déterminantes de l'histoire moderne, et ses échos façonnent encore notre façon de penser les droits, la citoyenneté et la révolution elle-même.
Un royaume noyé dans les dettes
La France des années 1780 paraissait puissante de l'extérieur : la nation la plus peuplée d'Europe occidentale et un phare culturel. En dessous, ses finances s'effondraient. La couronne avait dépensé sans compter pendant des décennies, et une succession de guerres avait vidé le trésor. Le plus ruineux de tout fut le soutien de la France à la Révolution américaine contre la Grande-Bretagne dans les années 1770 et 1780, une intervention coûteuse qui aida les colons américains à conquérir leur indépendance mais laissa la France elle-même au bord de la faillite.
Le problème ne tenait pas seulement à ce que dépensait le gouvernement, mais à ceux qui payaient pour cela. Le système fiscal était criblé d'exemptions. Le clergé et la noblesse, qui possédaient une large part des terres et des richesses du pays, étaient en grande partie à l'abri des impôts les plus lourds. Le fardeau retombait sur tous les autres, en particulier les paysans et les travailleurs pauvres des villes, qui vivaient déjà au bord du gouffre.
À la fin des années 1780, la situation devint désespérée. De mauvaises récoltes en 1788 firent flamber le prix du pain, et le pain était la nourriture de base des Français ordinaires, qui consacraient souvent une large part de leurs revenus à se nourrir. La faim et le ressentiment montèrent de concert. Lorsque les ministres du roi constatèrent qu'ils ne pouvaient plus emprunter pour échapper à la crise, la monarchie fut contrainte à un pas qu'elle avait évité pendant des générations.
Les trois ordres et une question de voix
Pour faire face à l'urgence financière, le roi Louis XVI convoqua les États généraux en 1789, une ancienne assemblée représentative qui ne s'était pas réunie depuis 1614. La société française était formellement divisée en trois « ordres ». Le premier ordre était le clergé, le deuxième la noblesse, et le troisième tous les autres, ce qui représentait environ 97 pour cent de la population, des riches marchands et avocats jusqu'aux plus pauvres des journaliers.
Les difficultés commencèrent à propos de la manière dont l'assemblée voterait. Traditionnellement, chaque ordre disposait d'une seule voix collective, ce qui signifiait que le clergé et la noblesse pouvaient toujours l'emporter sur le tiers état à deux contre un, quel que soit le nombre de personnes que le tiers état représentait réellement. Les représentants du tiers état refusèrent de l'accepter. Ils affirmaient parler au nom de la nation elle-même.
En juin 1789, ils franchirent un pas décisif, en se proclamant Assemblée nationale dotée du pouvoir de faire des lois pour la France. Lorsqu'ils trouvèrent fermée leur salle de réunion habituelle, ils se rassemblèrent dans une salle de jeu de paume voisine et jurèrent de ne pas se séparer avant que la France ne dispose d'une constitution écrite. Ce « serment du Jeu de paume » était un défi direct à l'autorité royale. Une réunion convoquée pour redresser le budget était devenue un mouvement pour refonder le gouvernement, et l'emprise du roi se relâchait déjà.
La prise de la Bastille
La tension tourna à la violence en juillet. Des rumeurs se répandirent dans Paris selon lesquelles le roi rassemblait des troupes pour écraser par la force la nouvelle Assemblée. L'angoisse se mêla à la faim et à la peur, et la ville vacilla au bord de la révolte ouverte. Les foules cherchèrent des armes pour se défendre, s'emparant de milliers de mousquets dans un hôpital militaire mais manquant de poudre pour les faire tirer.
C'est ce qui les attira vers la Bastille le 14 juillet 1789. Après une confrontation tendue et des négociations qui dégénérèrent en coups de feu, la foule, rejointe par des soldats mutinés, submergea les défenseurs. La chute de la Bastille compta bien plus comme symbole que comme événement militaire. Elle montra que le peuple de Paris pouvait vaincre les instruments du pouvoir royal, et elle signala que le roi ne contrôlait plus sa propre capitale. Le 14 juillet est encore célébré chaque année comme la fête nationale de la France.
Dans les semaines qui suivirent, l'Assemblée agit vite. En août 1789, elle abolit nombre des privilèges féodaux de la noblesse et adopta la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, un texte fondateur de la démocratie moderne. Elle proclamait que les hommes naissent libres et égaux en droits, que la souveraineté appartient à la nation, et que la loi doit être la même pour tous. Ses idéaux allaient inspirer réformateurs et révolutionnaires partout dans le monde pendant des siècles, même si, dans les faits, les droits qu'elle décrivait ne s'étendaient pas encore à tout le monde.
De la réforme à la République
Pendant un temps, il sembla que la France pourrait devenir une monarchie constitutionnelle, le roi partageant le pouvoir sous une constitution écrite. Mais la confiance entre la famille royale et la révolution ne cessait de se rompre. En 1791, Louis XVI et sa famille tentèrent de fuir le pays en secret, espérant rassembler des soutiens à l'étranger et revenir à la tête d'une armée. Ils furent reconnus et arrêtés près de la ville de Varennes, à l'est, et ramenés à Paris sous bonne garde. Cette fuite convainquit beaucoup de gens que l'on ne pourrait jamais faire confiance au roi comme partenaire du nouvel ordre.
La guerre rendit tout plus dangereux. En 1792, la France entra en guerre contre l'Autriche et la Prusse, dont les souverains craignaient que la révolution ne se répande sur leurs propres terres. Les premières défaites et la menace d'une invasion étrangère attisèrent la panique et la suspicion à l'égard des traîtres de l'intérieur. Cet été-là, des foules prirent d'assaut le palais royal, et la monarchie fut suspendue. En septembre 1792, la France fut déclarée république, mettant fin à des siècles de royauté. Quelques mois plus tard, à l'issue d'un procès, Louis XVI fut reconnu coupable d'avoir conspiré contre la nation et exécuté à la guillotine en janvier 1793. La mise à mort du roi bouleversa les cours d'Europe et durcit la guerre contre la France.
La Terreur
Ce qui suivit fut la phase la plus sombre de la révolution. En 1793, la France faisait face à des ennemis à ses frontières, à des révoltes dans plusieurs régions et à une crise économique à l'intérieur. En réponse, le gouvernement révolutionnaire concentra le pouvoir dans des organes d'exception, au premier rang desquels le Comité de salut public, et poursuivit ses ennemis, réels et imaginaires, avec une force impitoyable. Cette période, qui dura grosso modo de 1793 à 1794, est connue sous le nom de Terreur.
Des tribunaux spéciaux jugèrent les contre-révolutionnaires présumés sans guère des protections juridiques que la révolution avait promises. Des dizaines de milliers de personnes furent exécutées à travers le pays, beaucoup à la guillotine, et bien d'autres moururent en prison ou dans la répression brutale des soulèvements régionaux. Les sources historiques indiquent qu'une large part de ceux qui furent tués n'étaient pas du tout des nobles, mais des gens ordinaires happés par la mécanique du soupçon.
La figure de proue associée à la Terreur fut Maximilien Robespierre, un avocat qui parlait de vertu et de défense de la république alors même que les mises à mort s'accumulaient. La logique de la Terreur finit par dévorer ses propres architectes. À l'été 1794, Robespierre lui-même fut arrêté et exécuté, et le pire de la violence s'apaisa. La révolution avait dévoré beaucoup de ses propres enfants, et une France épuisée et instable cherchait un moyen de rétablir l'ordre.
L'ascension de Napoléon
De cette instabilité surgit un jeune chef militaire dont l'ambition allait remodeler l'Europe. Napoléon Bonaparte s'était fait un nom comme général brillant dans les guerres révolutionnaires, remportant des campagnes en Italie et menant une expédition en Égypte. En 1799, il prit part à un coup d'État qui renversa le gouvernement républicain en difficulté et installa un nouveau régime avec lui-même à sa tête. En quelques années, il avait concentré le pouvoir entre ses propres mains, et en 1804 il se couronna empereur des Français, posant lui-même la couronne sur sa tête lors d'une cérémonie restée célèbre.
Napoléon fut à la fois l'héritier de la révolution et sa ruine. Il conserva certains de ses acquis fondamentaux, surtout le principe de l'égalité devant la loi, qu'il inscrivit dans le Code Napoléon, un corps unifié de droit civil qui influença des systèmes juridiques bien au-delà de la France. Dans le même temps, il mit fin à la république, censura la presse et gouverna en autoritaire. Ses armées portèrent les idées révolutionnaires à travers l'Europe alors même qu'elles combattaient pour bâtir un empire. Après plus d'une décennie de guerre presque continue, ses ambitions dépassèrent son pouvoir. Il fut finalement vaincu à la bataille de Waterloo en 1815 et envoyé en exil, où il mourut quelques années plus tard.
Un héritage qui a survécu aux révolutionnaires
La Révolution française ne produisit pas une démocratie stable du jour au lendemain. La France allait osciller entre monarchie, empire et république pendant une grande partie du siècle suivant. Mais les idées que la révolution avait libérées ne pouvaient plus être remises dans la bouteille. L'idée que le pouvoir légitime émane du peuple plutôt que d'un roi, que les citoyens ont des droits que l'État doit respecter, et que la loi doit s'appliquer également à tous, devint l'un des fondements de la vie politique moderne.
La révolution laissa aussi une leçon plus troublante. Elle montra avec quelle rapidité un mouvement fondé sur la liberté pouvait tourner à la peur et au sang lorsqu'il était menacé par la guerre et la division, et avec quelle facilité les pouvoirs d'exception peuvent devenir des instruments de terreur. Les historiens débattent encore de la façon de mettre en balance les idéaux de la révolution et sa violence, et ce débat fait partie des raisons pour lesquelles elle reste si étudiée. Sa devise, « liberté, égalité, fraternité », perdure jusqu'à aujourd'hui comme devise officielle de la République française.
Points essentiels à retenir
La Révolution française commença comme une crise financière et une lutte pour une représentation équitable, mais elle devint un combat pour réinventer le fondement même du gouvernement. Une monarchie en faillite, un système fiscal injuste, la faim et l'audacieux défi du tiers état se conjuguèrent pour renverser un trône millénaire, immortalisé à jamais par la prise de la Bastille en juillet 1789. La révolution proclama des droits étendus pour les citoyens, puis sombra dans la Terreur, exécutant son roi et des milliers d'autres avant de se retourner contre ses propres dirigeants. Des décombres surgit Napoléon, qui préserva certaines réformes révolutionnaires tout en mettant fin à la république et en faisant la guerre à travers l'Europe jusqu'à sa défaite en 1815. La monarchie tomba, la violence fut réelle et grave, mais le legs durable de la révolution fut une idée : ce sont les gens ordinaires, et non les rois, qui sont la source légitime du pouvoir d'une nation.
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