Au début de l'été 1776, dans un cabinet de travail tranquille à Monticello, Thomas Jefferson s'installa pour rédiger le document qui annoncerait au monde la naissance d'une nation. À portée de main, dans sa bibliothèque de travail, se trouvait un exemplaire du Second Traité du gouvernement civil de John Locke. Lorsque Jefferson en vint à la fameuse deuxième phrase, celle sur l'égalité de tous les hommes à leur naissance et leur dotation de certains droits inaliénables, il n'inventait pas une nouvelle théologie politique. Il paraphrasait des idées qu'un philosophe anglais avait couchées sur le papier près de quatre-vingt-dix ans plus tôt. La Déclaration d'indépendance se lit, par endroits, comme une traduction condensée de Locke dans la cadence des griefs américains.
Voici un fait étrange sur lequel s'attarder. Une révolution qui brisa un empire puisa sa justification centrale dans un livre écrit pour défendre une autre révolution, dans un autre pays, au nom d'un nouveau roi. Pour comprendre comment un Anglais du dix-septième siècle en vint à fournir le vocabulaire de la liberté à des siècles de révolutions qu'il n'avait jamais imaginées, il faut examiner ce que Locke a réellement soutenu, pourquoi il l'a soutenu au moment où il l'a fait, et ce que son cadre de pensée a manifestement échoué à offrir.
Un philosophe écrivant dans l'ombre d'un coup d'État
Locke n'écrivit pas dans le calme d'une tour d'ivoire. Il écrivit au cœur de l'un des bouleversements les plus lourds de conséquences de l'histoire anglaise. En 1688 et 1689, la Glorieuse Révolution, ainsi nommée, déposa le roi catholique Jacques II et installa sa fille protestante Marie et son époux Guillaume d'Orange comme monarques conjoints, mais à de nouvelles conditions : une monarchie contrainte par le Parlement plutôt que régnant de droit divin. Locke avait passé des années en exil politique aux Pays-Bas, lié à des cercles d'opposition que la couronne tenait pour séditieux, et il revint en Angleterre dans le sillage de ces événements.
Son œuvre politique majeure, les Deux Traités du gouvernement civil, parut en 1689, publiée anonymement. Cet anonymat n'était pas simple modestie ; les idées qu'elle contenait étaient dangereuses, et Locke protégea son identité d'auteur jusqu'à la fin de sa vie. Le livre servit, en partie, à légitimer le nouvel ordre constitutionnel de Guillaume et Marie, à donner une colonne vertébrale philosophique à l'affirmation qu'un peuple pouvait à bon droit remplacer un souverain ayant rompu sa parole envers lui. Le Premier Traité démolissait l'argument alors en vogue selon lequel les rois héritaient d'une autorité absolue d'Adam par descendance divine. Le Second Traité, celui qui comptera pour l'avenir, construisait une théorie positive de l'origine de l'autorité politique et des limites qui la contraignent.
L'état de nature, reconsidéré sans désespoir
Pour expliquer l'origine du gouvernement, Locke recourut à une expérience de pensée courante chez les philosophes politiques de son époque : imaginer les êtres humains avant l'existence de tout gouvernement, dans ce qu'il appelait l'état de nature. Son grand prédécesseur Thomas Hobbes avait peint cette condition sous les couleurs les plus sombres possibles, une guerre de tous contre tous où la vie était, selon la formule célèbre, solitaire, misérable, dangereuse, brutale et courte, si terrifiante que des êtres rationnels abandonneraient presque tout à un souverain absolu juste pour y échapper.
La version de Locke est nettement moins sinistre. Son état de nature n'est pas un champ de bataille mais une condition gouvernée par une loi de nature, un ordre moral accessible à la raison humaine, qui enseigne que nul ne doit porter atteinte à la vie, à la santé, à la liberté ni aux biens d'autrui. Les êtres humains, dans cette condition, sont libres et égaux, et ils distinguent généralement le bien du mal. Le problème n'est pas la sauvagerie mais l'absence d'une application impartiale de la loi. Il n'y a pas de juge neutre pour trancher les différends, pas d'autorité commune pour interpréter la loi de façon cohérente, ni de pouvoir fiable pour sanctionner les violations. Locke nommait cela les inconvénients de l'état de nature. Ils sont réels et sérieux, mais ils ne font que pousser des êtres raisonnables à consentir à un gouvernement, sans les précipiter dans les bras d'un tyran. Cette différence d'humeur de départ façonne tout ce qui suit : parce que la condition naturelle chez Locke est supportable, le gouvernement que les hommes érigent pour en sortir doit être modeste, limité et à jamais comptable de ses actes.
Trois droits et le travail qui fait vôtre la propriété
Au cœur du système de Locke se trouvent trois droits naturels que le gouvernement existe pour protéger : la vie, la liberté et la propriété. Jefferson allait plus tard remplacer le troisième par la formule plus ample de la recherche du bonheur, mais la structure lockéenne reste reconnaissable. Ces droits ne sont pas des dons de l'État ; ils le précèdent et le lient.
Le droit de propriété reçut le traitement le plus original et le plus contesté de Locke, dans ce qu'on appelle la théorie de la propriété fondée sur le travail. Dans l'état de nature, la terre et ses ressources sont d'abord communes à tous, n'appartenant à personne en particulier. Comment, dès lors, une chose devient-elle privativement vôtre ? La réponse de Locke est que vous possédez votre propre corps, et que vous possédez donc son travail. Lorsque vous mêlez ce travail à quelque chose qui n'appartient à personne, en ramassant des glands, en labourant la terre, en puisant de l'eau, vous joignez à quelque chose qui n'était à personne quelque chose qui est indiscutablement vôtre, et le résultat devient votre propriété. Cet argument intuitif résonna durant des siècles, influençant non seulement la tradition libérale mais aussi, par un étrange héritage, la théorie de la valeur-travail de Karl Marx, qui retourna une défense de la propriété privée en critique de la manière dont le capitalisme distribue ses fruits.
Pourquoi le consentement est la seule source d'un pouvoir légitime
Si les hommes sont naturellement libres et égaux, alors nul n'a d'autorité sur autrui par droit de naissance, par conquête ou par désignation divine. Le pouvoir politique légitime, insistait Locke, ne peut naître que du consentement des gouvernés. Le gouvernement est, en effet, un dépôt de confiance : les hommes conviennent de laisser derrière eux les inconvénients de l'état de nature en autorisant un pouvoir commun à juger et à appliquer la loi de nature en leur nom.
Locke distinguait soigneusement deux types de consentement. Le consentement exprès, accord explicite de se joindre à une communauté politique, produit une appartenance pleine et entière à cette société. Le consentement tacite, qu'il situait dans quelque chose d'aussi ordinaire que le fait de jouir de la protection des routes et des lois d'un pays, produit une obligation réelle d'obéir tant que l'on y demeure, mais non une appartenance pleine et entière. Cela permettait à Locke d'expliquer pourquoi quelqu'un qui n'a jamais signé de contrat reste néanmoins lié par les lois du lieu où il vit, sans prétendre que la simple résidence en fasse un citoyen à part entière. Surtout, tout l'arrangement est conditionnel. Le peuple confère l'autorité dans un but, la protection de ses droits, et le gouvernement ne détient cette autorité qu'aussi longtemps qu'il remplit cette fonction. Le consentement n'est pas un abandon définitif ; c'est un dépôt de confiance permanent qui peut être trahi.
Le droit de dissoudre un gouvernement qui trahit sa raison d'être
Cette nature conditionnelle conduit à l'idée la plus explosive de la pensée de Locke, et à celle qui traversa le plus vite l'Atlantique. Si le gouvernement existe pour protéger les droits naturels, alors un gouvernement qui viole systématiquement ces droits a rompu le dépôt de confiance et perdu sa légitimité. Lorsque cela arrive, soutenait Locke, la souveraineté revient au peuple, qui a le droit de dissoudre le gouvernement fautif et d'en instituer un nouveau à sa place. C'est le droit de révolution.
Locke prit soin de ne pas en faire un permis de rébellion désinvolte ; il attendait des hommes qu'ils tolèrent les petites défaillances et ne se soulèvent que rarement, sauf après une longue suite d'abus. Mais le principe n'en était pas moins radical, car il situait l'autorité ultime non dans la couronne mais dans le peuple, et il faisait de la résistance à la tyrannie un droit plutôt qu'un crime. Lorsque Jefferson écrivit que, chaque fois qu'une forme de gouvernement devient destructrice de ces fins, le peuple a le droit de la modifier ou de l'abolir, il tendait l'argument de Locke au roi d'Angleterre comme un acte d'accusation. La Révolution américaine fut, dans sa compréhension officielle d'elle-même, l'exercice de ce droit lockéen.
Diviser le pouvoir pour que nul ne le détienne en entier
Locke se souciait aussi de la manière de structurer le gouvernement afin qu'il ne devienne pas lui-même le tyran que les hommes avaient fui l'état de nature pour éviter. Sa réponse fut de séparer les fonctions du gouvernement en pouvoirs distincts : le pouvoir législatif, qui fait les lois, le pouvoir exécutif, qui les fait appliquer, et un troisième qu'il appelait le pouvoir fédératif, qui gère la guerre, la paix et les relations avec les autres nations. Il tenait le législatif pour suprême, parce que faire la loi est l'acte central d'une communauté politique, et pourtant lui-même reste lié par la loi de nature et ne peut gouverner arbitrairement ni s'emparer des biens des citoyens sans leur consentement.
Le schéma de Locke fut influent mais n'était pas encore le modèle familier au lecteur moderne. Ce fut le penseur français Montesquieu qui, s'appuyant sur Locke et sur sa lecture de la constitution anglaise, affina ce cadre en la trichotomie législatif, exécutif et judiciaire que les fondateurs américains allaient inscrire dans la Constitution. Les Federalist Papers, en défendant cette Constitution, traduisirent ces abstractions en machinerie de contre-pouvoirs et d'équilibres, parachevant une filiation qui court d'un trait de Locke à Montesquieu jusque dans l'architecture du gouvernement des États-Unis.
Rousseau et la voie non empruntée
Locke ne fut pas le seul penseur à soutenir que le gouvernement repose sur un contrat entre des hommes libres, et son libéralisme se détache nettement sur fond d'un courant opposé de la même tradition. Jean-Jacques Rousseau, dans Du contrat social de 1762, convenait que l'autorité légitime doit venir du peuple mais parvenait à des conclusions frappantes de différence. Là où Locke ancrait le gouvernement dans le consentement individuel et la protection des droits privés, Rousseau l'ancrait dans ce qu'il appelait la volonté générale, l'intérêt collectif de la communauté considérée comme un tout.
Rousseau est par conséquent plus communautarien que Locke, plus attaché à la vie commune des citoyens qu'à la liberté privée de l'individu, et, en un sens important, plus démocratique, car il exigeait une participation active au gouvernement de soi plutôt que le consentement passif que Locke acceptait. Pour Locke, on pouvait consentir tacitement et vaquer à ses affaires ; pour Rousseau, la liberté signifiait une implication continue dans l'élaboration des lois sous lesquelles on vit. Les deux représentent les grands pôles de la famille contractualiste, et une bonne part de l'argumentation politique moderne se cartographie sur la tension entre ces deux héritages.
L'application indéfendable et l'examen de conscience honnête
Tout récit honnête de Locke doit affronter une contradiction profonde au centre de sa vie et de son œuvre. Le philosophe qui déclarait tous les hommes naturellement libres et égaux, qui faisait de la liberté un droit qu'aucun gouvernement ne pouvait à bon droit violer, était personnellement empêtré dans l'institution de l'esclavage. Il détenait des investissements dans la Royal African Company, qui se livrait à la traite d'Africains réduits en esclavage, et il participa à la rédaction des Constitutions fondamentales de la Caroline en 1669, une charte coloniale qui protégeait explicitement l'autorité des propriétaires d'esclaves sur les personnes qu'ils asservissaient.
Ce n'est pas une note de bas de page mineure. Le cadre que Locke bâtit était magnifique dans l'abstrait et grotesquement trahi dans son application à des êtres humains réels, exclus des protections que sa philosophie prétendait universelles. Les chercheurs débattent encore de la manière dont Locke conciliait sa théorie et sa conduite, et aucune reconstruction ne fait disparaître la contradiction. La position honnête consiste à tenir les deux vérités à la fois : Locke fournit une grande part du langage et de la logique que des mouvements ultérieurs, dont les abolitionnistes et les révolutionnaires anticoloniaux, allaient retourner contre l'esclavage et l'empire, et Locke lui-même fut complice précisément des systèmes que ses principes condamnent. Les idées ont dépassé l'homme, ce qui explique en partie pourquoi elles ont perduré.
Points essentiels à retenir
John Locke, écrivant au lendemain de la Glorieuse Révolution de 1688 et 1689 et publiant ses Deux Traités du gouvernement civil anonymement en 1689, posa les fondations de la tradition libérale moderne en soutenant que les êtres humains commencent dans un état de nature gouverné par la raison plutôt que par la guerre hobbesienne, qu'ils possèdent des droits naturels à la vie, à la liberté et à la propriété (ce dernier fondé sur sa théorie du travail selon laquelle mêler son travail à des ressources sans propriétaire crée la possession), que le gouvernement légitime ne naît que du consentement des gouvernés et détient le pouvoir comme un dépôt de confiance conditionnel, qu'un gouvernement violant les droits qu'il était censé protéger peut à bon droit être dissous par le droit de révolution du peuple, et que le pouvoir devrait être séparé entre les fonctions législative, exécutive et fédérative, un schéma que Montesquieu affina plus tard en le modèle législatif-exécutif-judiciaire inscrit dans la Constitution américaine. Jefferson paraphrasa Locke directement dans la Déclaration d'indépendance, et la tradition libérale, de John Stuart Mill jusqu'au libéralisme et au libertarianisme modernes, fait remonter à lui ses gestes essentiels, tandis que la théorie de la volonté générale de Rousseau marque l'alternative plus communautarienne et plus démocratique au sein de la même famille contractualiste ; pourtant, l'investissement de Locke dans la Royal African Company et son rôle dans la rédaction des Constitutions fondamentales de la Caroline défendant l'esclavage demeurent une trahison indéfendable de ses propres principes universalistes, une contradiction que tout examen sérieux de son héritage doit garder pleinement en vue.
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