Dans l'après-midi du 23 mars 1933, le parlement allemand se réunit non pas dans sa salle habituelle, qui avait brûlé trois semaines plus tôt, mais à l'Opéra Kroll, de l'autre côté de la place à Berlin. Les députés qui défilèrent à l'intérieur trouvèrent la salle bordée d'hommes en chemise brune de la SA, la milice paramilitaire nazie, alignés le long des murs et dans les couloirs. Les députés communistes, qui auraient pu voter contre, n'étaient pas là du tout ; ils étaient déjà en détention ou en fuite. Lorsque Adolf Hitler se leva pour exiger l'adoption d'une loi au titre anodin de Loi destinée à remédier à la détresse du peuple et du Reich, l'issue était en réalité jouée avant même que le premier vote ne fût émis. On demandait au parlement, sous les yeux d'une milice de parti en armes, de renoncer à son propre pouvoir par un vote.
C'est exactement ce qu'il fit, par 444 voix contre 94. Et voici le détail qui ébranle le récit commode que nous tenons parfois sur la dictature qui arriverait par les chars dans la rue : Hitler ne s'était pas emparé de la chancellerie. Elle lui avait été remise, légalement, par le président élu de la république, moins de deux mois auparavant. La question à laquelle cet article tente de répondre est de savoir comment cela s'est produit, et pourquoi deux mouvements qui se disaient fascistes, en Italie et en Allemagne, ont pu transformer les décombres d'une guerre en la machinerie d'une autre.
Les décombres qui les ont rendus possibles
Le fascisme italien et le nazisme allemand ne sont pas apparus de nulle part, et ils n'étaient pas de simples accès de folie nationale. C'étaient des réponses, laides et efficaces, à un ensemble commun de chocs laissés par la Première Guerre mondiale. Les deux mouvements ont grandi dans des États sortis de 1918 vaincus ou, dans le cas de l'Italie, victorieux mais amèrement déçus par la paix. Tous deux se sont nourris de millions d'anciens combattants démobilisés qui rentraient dans des économies civiles dépourvues de travail pour eux, et qui rapportaient au pays à la fois les habitudes de la violence et le sentiment que les hommes en costume avaient dilapidé ce que les hommes des tranchées avaient gagné.
Les systèmes parlementaires du nouvel ordre d'après-guerre ont ployé sous tout cela. La politique de masse était arrivée, avec le suffrage universel ou quasi universel et de grands partis organisés d'ouvriers et de paysans, mais les vieux parlements libéraux avaient été conçus pour une politique plus étroite, plus policée, et ne pouvaient absorber la pression. Des gouvernements de coalition se formaient et tombaient. Les monnaies s'effondraient, se redressaient, puis s'effondraient de nouveau. Dans cette brèche se sont engouffrés des mouvements qui promettaient non pas un nouveau compromis négocié, mais une renaissance nationale, et qui étaient prêts à user de leurs poings pour la livrer. Comprendre le fascisme commence ici, par la reconnaissance qu'il était une réponse à une crise réelle, et non un mal flottant dans le vide qui aurait pu surgir n'importe où et n'importe quand.
Ce que le fascisme était réellement
Il est tentant de chercher le fascisme dans un texte fondateur, comme on définirait le communisme en lisant Marx. Mais le fascisme résiste à cette approche, car il n'a jamais été avant tout une doctrine. L'historien Robert Paxton, dans The Anatomy of Fascism (2004), soutient que le fascisme se comprend mieux non pas comme un corps cohérent d'idées, mais comme une politique de masse mobilisée de renaissance nationale par la purification, définie de manière comportementale par la façon dont ses mouvements agissaient réellement plutôt que par ce qu'ils couchaient sur le papier.
Ce mot, comportementale, est la clé. Les fascistes se définissaient moins par un credo que par une méthode : le culte d'un chef infaillible, le mépris du débat parlementaire perçu comme une faiblesse, une exaltation romantique de la violence, de la jeunesse et de la vitalité nationale, et l'identification d'ennemis intérieurs dont l'élimination était censée rendre la nation à la santé. Paxton a esquissé le fascisme comme évoluant par étapes, de sa création intellectuelle, à son enracinement en tant que mouvement, à son arrivée au pouvoir, à son exercice du pouvoir, et enfin à sa radicalisation une fois au pouvoir. Les étapes comptent parce qu'elles nous rappellent que le fascisme meurtrier de la fin des années 1930 et des années de guerre n'était pas présent, pleinement formé, au départ. Il s'est développé, durci et intensifié, souvent plus vite que ne l'attendaient ceux-là mêmes qui l'avaient permis.
Mussolini écrit le scénario
Le premier régime fasciste fut italien, et il vint plus tôt que la plupart des gens ne s'en souviennent. Benito Mussolini, ancien rédacteur en chef d'un journal socialiste, fonda les Fasci di Combattimento, les faisceaux de combat, à Milan en mars 1919. Le nom donna au mouvement son étiquette ; fascio signifiait un faisceau, un ancien symbole de la force par l'unité. Les partisans de Mussolini, les squadristi, étaient des escouades organisées d'anciens combattants et de jeunes hommes qui prirent les campagnes italiennes entre 1920 et 1922 et brisèrent la gauche italienne par une violence systématique, rouant de coups les organisateurs socialistes, brûlant les bourses du travail et chassant des conseils élus de leurs fonctions tandis que l'État détournait le plus souvent le regard.
Le point culminant survint le 28 octobre 1922, avec la Marche sur Rome. Des dizaines de milliers de chemises noires convergèrent vers la capitale, et la menace d'une prise de pouvoir fasciste persuada le roi Victor-Emmanuel III de refuser de proclamer la loi martiale et d'inviter à la place Mussolini à devenir président du Conseil. Il vaut la peine de savoir à quel point tout cela relevait du théâtre. La marche fut mise en scène comme une héroïque prise de pouvoir, mais Mussolini lui-même ne marcha pas ; il arriva à Rome par le train de nuit, en wagon-lit, et accéda au pouvoir par une nomination constitutionnelle du roi. Le mythe de la conquête révolutionnaire fut superposé à ce qui était, mécaniquement, une passation de pouvoir légale sous la pression de l'intimidation. Cette combinaison, violence réelle plus couverture légale plus mythe flatteur, allait devenir le modèle qu'Hitler imita en partie une décennie plus tard.
Hitler apprend que les coups d'État échouent
Le jeune mouvement nazi en Allemagne tenta d'abord la voie directe, et elle échoua. Dans la nuit du 8 au 9 novembre 1923, Hitler et ses partisans tentèrent de renverser le gouvernement bavarois à Munich, dans ce qui devint connu sous le nom de putsch de la Brasserie. Cela s'effondra presque aussitôt ; la police tira sur les marcheurs, plusieurs furent tués, et Hitler fut arrêté et jugé pour haute trahison. La leçon qu'il en tira était stratégique et, pour ses ennemis, lourde de menaces : en Allemagne, le pouvoir ne pouvait être pris en donnant l'assaut à un bâtiment, mais il pouvait être conquis en travaillant à l'intérieur du système, puis en le démantelant de l'intérieur.
Pendant son emprisonnement à Landsberg, où il purgea une peine qui se révéla brève, Hitler dicta Mein Kampf à Rudolf Hess en 1924 et 1925. Le livre est décousu et souvent fastidieux, mais il exposait, avec une clarté glaçante, les deux idées qui allaient plus tard structurer les objectifs de guerre allemands : un antisémitisme venimeux qui faisait des Juifs la source de la décadence nationale, et l'exigence d'un Lebensraum, un espace vital, à arracher à l'est aux dépens des peuples slaves. Le fascisme italien et le nazisme allemand partageaient le style antiparlementaire, le culte du chef et la violence paramilitaire, mais ici ils divergeaient nettement. L'idéologie nazie était bâtie autour d'un racisme biologique dès le départ. Le régime de Mussolini n'adopta de législation antisémite qu'avec les Lois raciales de 1938, et largement sous la pression allemande plutôt que par sa propre logique fondatrice.
Huit semaines, de la majorité relative à la dictature
Pendant la majeure partie des années 1920, les nazis furent un groupe marginal. Aux élections au Reichstag de 1928, ils n'obtinrent que 2,6 pour cent des voix. Ce qui changea tout, ce fut la Grande Dépression, qui frappa l'Allemagne avec une force particulière après 1929, jetant des millions de gens au chômage et discréditant les partis modérés qui présidaient à cette misère. Le vote nazi monta en flèche. À l'élection de juillet 1932, le parti était devenu le plus grand parti d'Allemagne avec 37,3 pour cent, une majorité relative mais, fait crucial, jamais une majorité absolue. Les nazis ne remportèrent jamais une élection libre et régulière de manière nette.
Ce qui porta Hitler au pouvoir, ce ne fut pas le scrutin mais un calcul d'arrière-salle. Le 30 janvier 1933, le vieux président Paul von Hindenburg, un maréchal qui méprisait Hitler en privé, le nomma chancelier. Les politiciens conservateurs entourant Hindenburg croyaient pouvoir mettre à profit la base de masse d'Hitler tout en le bridant avec un cabinet où leurs propres hommes détenaient la plupart des postes. Ils pensaient pouvoir le contenir au sein d'une coalition. Ce fut une erreur de jugement catastrophique, et c'est l'une des leçons d'avertissement centrales de cette période : le fascisme est souvent laissé entrer non pas par ses seuls vrais croyants, mais par des figures de l'establishment qui s'imaginent pouvoir s'en servir puis le rejeter.
Le démantèlement qui suivit fut d'une rapidité stupéfiante. Dans la nuit du 27 au 28 février 1933, le bâtiment du Reichstag brûla. Un jeune communiste néerlandais, Marinus van der Lubbe, fut arrêté sur les lieux, et quelle que fût l'entière vérité sur l'auteur de l'incendie, les nazis s'en saisirent comme preuve d'un soulèvement communiste imminent. Le lendemain, Hindenburg signa le décret de l'incendie du Reichstag, qui suspendait les libertés civiles, autorisait des arrestations de masse et fut utilisé pour rafler les députés communistes et faire taire la presse d'opposition quelques jours seulement avant l'élection du 5 mars. Ce décret prépara la scène de l'Opéra Kroll. La loi des pleins pouvoirs du 23 mars 1933 accorda au cabinet d'Hitler le pouvoir d'édicter des lois de son propre chef pendant quatre ans, en violation flagrante de la constitution de Weimar, et elle ne passa que parce que les députés communistes avaient déjà été écartés en vertu du décret sur l'incendie et que les sociaux-démocrates qui restaient étaient en infériorité numérique et intimidés. En huit semaines, de l'incendie du 28 février à la loi des pleins pouvoirs du 23 mars, une majorité relative aux urnes avait été convertie en dictature légale à parti unique.
De la loi à la violence
Une fois au pouvoir, le régime se radicalisa, exactement comme le modèle de Paxton le prédirait. La persécution des Juifs allemands passa par étapes de la discrimination légale vers la terreur ouverte. Les Lois de Nuremberg de septembre 1935 dépouillèrent les Juifs allemands de la citoyenneté du Reich et interdirent les mariages et les relations sexuelles entre Juifs et autres Allemands, inscrivant la théorie raciale dans la définition légale de qui appartenait à la nation. Puis, dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, vint la Kristallnacht, la prétendue Nuit de Cristal, lorsque des foules coordonnées et des hommes de la SA détruisirent environ 1 400 synagogues et quelque 7 500 commerces tenus par des Juifs à travers le Reich, tuèrent des dizaines de personnes et traînèrent des dizaines de milliers d'hommes juifs dans des camps de concentration. La Kristallnacht marqua le franchissement public d'une ligne, de la discrimination inscrite dans les recueils de lois à la violence organisée et tolérée par l'État au grand jour dans la rue. C'était un avant-goût, même si peu en saisissaient encore tout le sens, de l'endroit où la logique de la purification finit par mener.
Points essentiels à retenir
Le fascisme, sous ses deux formes de l'entre-deux-guerres, italienne et allemande, naquit des mêmes décombres d'après-guerre, faits de défaite, de démobilisation, de chômage de masse et de parlements incapables de gérer la politique de masse ; pourtant les deux régimes n'étaient pas identiques, car le nazisme fut bâti autour d'un racisme biologique dès le départ, tandis que le fascisme de Mussolini n'adopta des Lois raciales antisémites qu'en 1938 sous la pression allemande. Le fascisme se comprend mieux, à la suite de Paxton, non pas comme une doctrine tirée d'un texte unique, mais comme une politique de masse mobilisée de renaissance nationale par la purification, définie par le comportement : le culte du chef, la violence paramilitaire des squadristi et de la SA, le mépris du parlement et la chasse aux ennemis intérieurs. La Marche sur Rome de Mussolini d'octobre 1922, largement théâtrale, lui assura une nomination légale sous couvert d'intimidation et fournit un modèle qu'Hitler imita en partie après l'échec de son propre putsch de 1923, qui le convainquit de poursuivre le pouvoir par des moyens légaux. La séquence allemande décisive mérite d'être mémorisée en raison de sa rapidité et de sa légalité : les nazis ne remportèrent jamais une majorité absolue (37,3 pour cent en juillet 1932 était une majorité relative), Hindenburg nomma Hitler chancelier le 30 janvier 1933 dans la conviction erronée que les conservateurs pourraient le contenir, puis le décret de l'incendie du Reichstag du 28 février et la loi des pleins pouvoirs du 23 mars transformèrent cette majorité relative en dictature à parti unique en huit semaines, avant que le régime ne se radicalise davantage vers les Lois de Nuremberg de 1935 et la Kristallnacht de 1938.
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