À la fin du dix-neuvième siècle, les statisticiens de toute l'Europe remarquèrent quelque chose de troublant. Année après année, le nombre de personnes qui mettaient fin à leurs jours dans un pays donné restait remarquablement stable, ne variant souvent que de quelques pour cent d'une année sur l'autre. La France produisait son sinistre décompte annuel ; il en allait de même de la Prusse, de la Saxe et du Danemark. Les chiffres reposaient dans les registres de l'État, et un fonctionnaire curieux pouvait prédire le total de l'année suivante avec une précision dérangeante. Comment un acte aussi angoissé et aussi individuel, fruit d'un désespoir privé et de mille chagrins particuliers, pouvait-il aboutir à un taux quasi constant à l'échelle d'une nation entière ?
Cette question tourmentait Émile Durkheim, un jeune professeur d'héritage rabbinique animé d'une farouche ambition : faire de la sociologie une véritable science. La plupart des observateurs de son époque expliquaient le suicide par des facteurs individuels : la maladie mentale d'une personne, son deuil, le climat, voire les phases de la lune. Durkheim regarda la stabilité des taux nationaux et en tira la conclusion inverse. Si le nombre restait fixe alors que les individus changeaient complètement, alors la cause ne pouvait résider dans aucun individu. Quelque chose dans la société elle-même engendrait ces morts à un rythme régulier. En 1897, il publia Le Suicide, et avec lui il entreprit de démontrer que même notre acte le plus intime obéit à des lois sociales.
Une science dotée de son propre objet
Pour comprendre l'importance du Suicide, il faut comprendre ce que Durkheim cherchait à construire. Né en 1858 en Lorraine, il avait rompu avec la vocation religieuse de sa famille tout en en conservant le sérieux moral, et il voulait que la sociologie s'impose comme une discipline à part entière plutôt que comme une branche de la philosophie ou de la psychologie. En 1887, il occupa le premier poste universitaire français en science sociale, à Bordeaux, et en 1895 il publia Les Règles de la méthode sociologique, qui posaient la règle fondatrice de son projet : étudier les faits sociaux comme des choses.
Un fait social, dans sa terminologie, est une manière d'agir, de penser ou de sentir qui existe en dehors de tout individu et qui exerce sur lui une pression. Il lui attribuait trois propriétés déterminantes. Il est extérieur, c'est-à-dire qu'il existe avant votre naissance et persiste après votre mort, comme une langue ou un système juridique. Il est coercitif, c'est-à-dire qu'il contraint votre conduite que vous y consentiez ou non, et vous en sentez la force le plus nettement lorsque vous tentez d'y résister. Et il est général, c'est-à-dire qu'il est partagé par l'ensemble du groupe plutôt que propre à une seule personne. Une monnaie, une coutume matrimoniale, une règle morale interdisant le vol : aucun de ces faits n'est réductible à la psychologie d'un esprit singulier, et tous façonnent la conduite de l'extérieur. Le pari de Durkheim était que les taux de suicide, eux aussi, sont des faits sociaux en ce sens précis, et qu'ils pouvaient s'expliquer sociologiquement plutôt que tragédie par tragédie.
Comment un acte intime devient un fait social
Le geste accompli par Durkheim paraît simple mais il était radical pour son temps. Il traça une ligne nette entre le suicide individuel, qu'un psychologue ou un biographe pourrait expliquer, et le taux de suicide, qui est une propriété d'un groupe et non d'aucune personne en son sein. Aucun individu n'a plus ou moins de chances de mourir parce que le taux national est élevé ; le taux est un fait relatif à la collectivité, de la même façon que la température est un fait relatif à un gaz plutôt qu'à une molécule en particulier.
Une fois cette ligne tracée, il se tourna vers les statistiques et se mit à comparer les groupes. Les régularités qu'il découvrit étaient trop constantes pour relever du hasard. Les protestants se donnaient la mort plus souvent que les catholiques, et les catholiques plus souvent que les juifs. Les célibataires plus souvent que les gens mariés, et les couples mariés sans enfant plus souvent que les parents de familles nombreuses. Les soldats plus souvent que les civils. Les taux de suicide baissaient pendant les guerres et les crises politiques et remontaient ensuite. Ils grimpaient lors des soudaines périodes d'expansion économique comme lors des dépressions. Le génie de Durkheim fut de se demander ce que ces corrélations éparses avaient en commun, et de refuser les réponses faciles. Ce n'était pas que la doctrine catholique condamnât le suicide plus sévèrement que la doctrine protestante, puisque toutes deux le condamnaient absolument. La différence, soutenait-il, tenait à la fermeté avec laquelle chaque communauté liait ses membres entre eux et à la rigueur avec laquelle elle régulait leurs désirs.
Deux forces qui nous maintiennent en place
De cette comparaison, Durkheim dégagea deux variables maîtresses, deux manières dont une société agit sur les personnes qui la composent. Il appela la première intégration, le degré auquel les individus sont liés à la vie collective du groupe, partageant ses croyances, ses rituels et son sentiment d'appartenance. Il appela la seconde régulation, le degré auquel les normes du groupe bornent et mettent en forme les appétits et les ambitions individuels, en disant aux gens ce qu'ils peuvent raisonnablement vouloir et jusqu'où ils peuvent raisonnablement aller.
Ces deux forces se rattachent directement au récit historique plus vaste que Durkheim faisait du monde moderne. Dans ses travaux antérieurs, il avait opposé les sociétés traditionnelles, tenues ensemble par une solidarité mécanique fondée sur la croyance partagée et une conscience commune, aux sociétés modernes, tenues ensemble par une solidarité organique fondée sur l'interdépendance fonctionnelle d'une division du travail complexe. Le danger de la vie moderne, à ses yeux, était que les anciennes sources d'intégration et de régulation puissent s'affaiblir plus vite que de nouvelles ne pouvaient se former. Lorsque la division du travail devance les institutions morales qui devraient l'accompagner, il en résulte l'anomie, un état de dérèglement normatif dans lequel les gens n'ont plus de règles claires pour orienter leur vie, plus de sentiment établi de ce qui est suffisant ou de ce qui est dû. L'anomie est la régulation devenue lâche, et Durkheim croyait qu'elle était un trait chronique de son époque en pleine industrialisation.
L'intuition décisive est que l'intégration comme la régulation peuvent défaillir dans les deux sens. Une société peut lier ses membres trop lâchement ou trop étroitement ; elle peut réguler leurs désirs trop peu ou trop. Chacune de ces quatre défaillances, soutenait Durkheim, produit sa propre forme caractéristique d'autodestruction.
Les quatre types de suicide
À partir des deux axes de l'intégration et de la régulation, Durkheim construisit une typologie quadruple, et c'est là le cœur analytique du livre. Chaque type correspond à un excès ou à un déficit de l'une des forces.
Le suicide égoïste naît d'un défaut d'intégration. Lorsque les liens qui rattachent une personne à sa famille, à sa communauté et à une croyance partagée s'amincissent, l'individu est renvoyé à des ressources privées qui peuvent ne pas suffire à entretenir la volonté de vivre. Cela, soutenait Durkheim, expliquait pourquoi les protestants, dont la foi plaçait chaque croyant seul devant Dieu et encourageait le jugement personnel, se donnaient la mort plus souvent que les catholiques, dont l'Église tissait un réseau plus dense de rituels partagés et d'autorité collective. Cela expliquait aussi pourquoi les gens mariés, les pratiquants religieux et les membres des familles nombreuses étaient relativement protégés. L'intégration est, selon sa formule saisissante, une force qui retient les gens à la vie.
Le suicide altruiste est l'image inversée, naissant d'un excès d'intégration. Lorsqu'une personne est si complètement absorbée dans le groupe que son moi individuel existe à peine en dehors de lui, elle peut se donner la mort pour le bien du groupe ou par obéissance à ses attentes. Durkheim désignait les soldats, dont il attribuait les taux élevés non aux duretés de la vie militaire mais à une culture de l'abnégation de soi, ainsi que certaines pratiques traditionnelles où la coutume exigeait la mort des veuves ou des personnes âgées à charge. Ici l'individu meurt parce que la collectivité le réclame trop entièrement.
L'axe de la régulation donne les deux autres types. Le suicide anomique naît d'un défaut de régulation, lorsque les normes qui contiennent d'ordinaire le désir humain s'effondrent brusquement. C'est pourquoi les taux montaient non seulement lors des dépressions économiques mais aussi lors des soudaines périodes d'expansion, un constat qui déconcertait les contemporains de Durkheim et le réjouissait, car il confirmait que le problème n'était pas la pauvreté mais le dérèglement. Lorsque les fortunes changent brutalement dans un sens ou dans l'autre, l'échelle familière des attentes se dissout, les appétits se déchaînent sans rien pour les retenir, et l'inquiétude qui en résulte peut devenir insupportable. Le suicide fataliste est l'opposé, naissant d'un excès de régulation, de vies si totalement enfermées par des règles oppressives et des avenirs bouchés que la personne n'entrevoit la possibilité d'aucune autre. Durkheim ne traita ce dernier type que brièvement, notant qu'il n'avait guère d'importance contemporaine, mais il l'inclut au nom de la symétrie du système, le cas de l'esclave ou du prisonnier écrasé par une régulation si totale qu'elle ne laisse aucun espace pour respirer.
Pourquoi la méthode importait plus que les conclusions
Les chercheurs modernes ont soulevé de justes objections à certaines parties du Suicide. Les statistiques officielles auxquelles Durkheim se fiait étaient façonnées par la manière dont les différentes communautés et les médecins légistes enregistraient un décès, et certains érudits soupçonnent que les régions catholiques sous-déclaraient les suicides pour des raisons religieuses, ce qui gonflerait le contraste même sur lequel il avait bâti sa théorie égoïste. Ses catégories peuvent se brouiller aux marges, et une même mort pourrait être classée de plus d'une façon. Ce sont là de réelles limites, et l'honnêteté intellectuelle exige de les nommer.
Pourtant, l'importance durable du livre n'a jamais vraiment tenu à son décompte de morts ni même à ses affirmations causales particulières. Elle tenait à la démonstration qu'une méthode rigoureuse, comparative et quantitative pouvait éclairer les faits sociaux, qu'on pouvait prendre un phénomène apparemment psychologique et montrer que son taux était gouverné par la structure de la société environnante. Durkheim avait promis dans Les Règles de la méthode sociologique que les faits sociaux devaient s'expliquer par d'autres faits sociaux, et Le Suicide en fut la preuve. En maintenant constantes les choses qui variaient entre les individus et en isolant celles qui variaient entre les groupes, il modélisa une manière de raisonner que la science sociale quantitative emploie encore. Les concepts d'intégration et de régulation, et surtout l'idée d'anomie, échappèrent entièrement au livre et devinrent des éléments permanents du vocabulaire sociologique, à la disposition de quiconque cherche à comprendre pourquoi les liens sociaux comptent pour l'épanouissement humain.
Cet héritage a parcouru l'histoire ultérieure de la discipline. Le cadre de Durkheim fut élaboré dans l'Amérique du milieu du vingtième siècle par Talcott Parsons et Robert Merton en un fonctionnalisme structurel, le paradigme dominant de l'époque, qui demandait de chaque dispositif social quelle fonction il remplissait dans le maintien de l'ensemble. Le paradigme lui-même perdit sa position dominante à la fin des années 1960, démantelé par les théoriciens du conflit, les interactionnistes symboliques, les chercheuses féministes et les bouleversements politiques de l'époque. Mais la question diagnostique que Durkheim apprit à la sociologie à poser, à savoir quel est le lien entre la structure d'une société et le destin des gens qui y vivent, ne disparut jamais. Elle organise encore la recherche en sociologie médicale, en santé publique et dans l'étude de l'isolement social, et chaque fois qu'une étude contemporaine relie la solitude ou la désagrégation de la communauté à la mortalité, elle emprunte un chemin qu'un professeur français a défriché il y a plus d'un siècle.
Points clés à retenir
Le Suicide d'Émile Durkheim (1897) prit l'acte le plus intime que l'on puisse imaginer et prouva qu'il pouvait être étudié comme un fait social, extérieur à l'individu, coercitif dans sa pression et général à l'échelle du groupe, en montrant que les taux de suicide nationaux restent stables même lorsque les individus changent, ce qui signifie que leur cause réside dans la société plutôt que dans une personne quelconque. Il expliqua la variation entre les groupes par deux forces maîtresses, l'intégration (la fermeté avec laquelle les gens sont liés à la vie collective) et la régulation (la rigueur avec laquelle les normes partagées bornent le désir individuel), et soutint que chacune peut défaillir par excès ou par déficit, produisant une typologie quadruple : le suicide égoïste par défaut d'intégration, l'altruiste par excès, l'anomique par défaut de régulation (le dérèglement qu'il appelait anomie, qui s'envole dans les soudaines périodes d'expansion comme dans les effondrements), et le fataliste par excès. Bien que ses statistiques fussent imparfaites et que certaines de ses affirmations particulières aient été contestées, l'accomplissement durable du livre fut méthodologique, modélisant comment l'analyse quantitative comparative peut expliquer un fait social par référence à d'autres faits sociaux, et son vocabulaire central d'intégration, de régulation et d'anomie façonne encore la manière dont les sociologues et les chercheurs en santé publique comprennent pourquoi nos liens les uns aux autres nous retiennent à la vie.
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